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Sortie scolaire
au
Roy d'Espagne
en 1953


Chers visiteurs,

J'avais reçu, il y a quelque temps, un gentil message d'une dame, à la suite de sa visite sur ce site.

Le Roy d'Espagne, elle l'avait découvert dans les années 50, lors d'une mémorable sortie scolaire. Gentiment, pour nous faire partager ses souvenirs, de ce qu'était en ce temps là notre beau quartier, elle a accepté de rédiger le superbe texte que vous allez lire maintenant.

Vous allez voir que le contraste est stupéfiant avec ce que nous voyons chaque jour désormais.

Bravo et merci beaucoup Eliane.

Une sortie scolaire en 1953

Cette année-là, j'étais en classe de Sixième dans un lycée de Marseille. A cette époque, les classes de collège faisaient partie des lycées et très peu d'entre eux étaient mixtes : garçons et filles allaient en classe séparément.

Un jour du troisième trimestre, vers la fin de l'année scolaire, la Surveillante Générale – on nommait ainsi la Conseillère d'Education - est venue dans la classe pour nous annoncer que la sortie scolaire annuelle des Sixièmes aurait lieu au Château du Roi d'Espagne, qu'il faudrait préparer par groupes une petite représentation et prévoir les déguisements !

Nous avons accueilli la nouvelle avec beaucoup d'enthousiasme : partir en sortie scolaire, c'était exceptionnel, mais la destination "au Château du Roi d'Espagne" nous intriguait ... Moi-même et plusieurs autres, nous l'entendions pour la première fois, pourtant il n'était pas question de demander des précisions, cela ne se faisait pas ! Aussi, dès la récréation, entre nous, les remarques sont tout de suite allées bon train.

_ "Un roi d'Espagne ? "

_ "Un château ?"

_ "Mais c'est où, cet endroit ?"

_ "Il y a un roi dans un château pas loin d'ici ?"

Heureusement quelques-unes connaissaient déjà ce parc pour y être allées avec des groupes d'enfants ou leur école primaire l'année précédente, aussi leurs explications furent-elles suivies avec un vif intérêt.

_ "Moi, j'y suis déjà allée avec les Jeannettes l'an dernier. C'est très bien ; c'est une très grande campagne, avec des forêts et des prés ; et il y a des fleurs partout et des chemins."

_ " Oui, on dirait qu'on est en vacances comme en été. C'est si grand qu'on ne voit pas s'il y a des murs autour."

_" Le château ?... Ah, oui, il y a une très grande maison bien abîmée qui a l'air abandonnée, à un endroit, ça doit être lui..."

_ " Mais nous, on a préféré aller plus loin, comme ça on ne le voyait même plus à travers les arbres tellement c'est grand."

_ "Oui c'est loin. C'est vers Mazargues, après l'Obélisque. Il faut marcher longtemps après le terminus du tram."

_ "Comme pour aller aux Calanques, alors ? Ou comme si on allait prendre la Gineste pour aller à Cassis ?"

Curieusement, pour nous, enfants du centre-ville, ces destinations, Calanques, Gineste, Cassis étaient plus familières en 1953 que ce parc où l'on allait nous emmener. Elles évoquaient les beaux dimanches de la belle saison.

Mais pour la semaine, le jeudi principalement, le Rond Point du Prado, le Parc Borély étaient déjà des buts de longues promenades, alors, dépasser l'Obélisque et s'enfoncer dans un chemin vers les Calanques promettait de nous dépayser de manière bien agréable.

A la maison, mes parents avaient en partie confirmé les explications des copines, mais ils ne savaient pas grand-chose, eux qui pourtant étaient marseillais comme leurs propres parents : pour eux, cet endroit était loin, bien sûr, "là-bas, vers Vaufrèges... vers les Calanques...", et il était tout autant éloigné et oublié dans le passé. "C'était sans doute autrefois, il a dû y avoir quelqu'un de très riche, autant qu'un roi ... et il devait venir d'Espagne."

A cette époque, ne restait-t-il plus que les enfants pour connaître et apprécier le parc du Château du Roi d'Espagne ?

Enfin le grand jour de la sortie annuelle arriva. Il faisait un temps magnifique de début juin. Le mistral avait soufflé très fort les trois jours précédents, ce qui avait fait craindre que la sortie soit moins réussie ; par contre, personne n'avait pensé à redouter la pluie, on n'y pense jamais beaucoup à Marseille.

La "représentation" et les déguisements étaient à peu près au point. Nos sacs de plage, qui dans l'année étaient aussi nos sacs de sport, étaient bien remplis avec en plus le pique- nique et la gourde. Les deux cars – puisqu'il y avait quatre classes de sixième- nous ont prises devant le lycée ; nous n'aurions pas à marcher après le terminus du tram !

Après la Place Castellane, nous avons pris le Prado, puis le Boulevard Michelet. Nous étions maintenant à l'extérieur de la ville. A part l'énorme immeuble de Le Corbusier, tout neuf, il n'y en avait pas d'autres, on ne voyait que des maisons basses avec des jardins cultivés, beaucoup de terrains inoccupés, les "terrains vagues" et des villas. Les trottoirs étaient en terre battue. Après l'Obélisque, les cars se sont engagés sur une petite route étroite et un peu tortueuse, dans la pinède. Il n'y avait presque aucune habitation. Enfin, ils se sont arrêtés sur une sorte de petite place devant une grande entrée sur la droite du chemin. Il y avait une grille très large à deux battants, surmontée d'un fronton orné d'un grand blason. Le tout était très vieilli, on comprenait qu'il manquait de l'entretien depuis longtemps.

Un instant, la grille, le blason nous ont rappelé que nous entrions dans un château. Mais de quel roi ? Nos idées étaient confuses : pour nous, les châteaux habités par les rois se trouvaient dans la capitale de leurs pays respectifs, les rois faisaient partie de l'Histoire, et l'Histoire et les légendes se confondaient assez souvent dans nos têtes. Alors, ce roi qui aurait dû habiter en Espagne et qui avait pourtant un château à Marseille était sans doute un roi de légende. Personne, à notre avis, autour de nous, ne saurait quelque chose sur lui, et, hélas, nous avions peut-être un peu raison.

Vaguement en rang, mais pas trop puisque c'était un jour de loisirs, nous avons traversé des bois de pins et des prairies sauvages. Le chemin était à peine un peu caillouteux, du sable très doux le recouvrait presque entièrement. Plus tard, j'ai un peu retrouvé cette impression dans l'île de Porquerolles. C'était un jour de semaine et il n'y avait personne. "Nous nous mettrons à la Sablière" avait annoncé un professeur. Nous y sommes bientôt arrivées. Le chemin nous avait conduites à une sorte de promontoire duquel partait une pente vers un terrain plat en contrebas. Tout n'était que du sable, exactement comme à la plage ! Une sorte de dune en somme, mais nous n'en avions encore jamais vu. Quelle joie de dévaler la pente, de se laisser tomber puis rouler, remonter et recommencer !

La sablière citée par Eliane de nos jours

Cet endroit avait été choisi parce qu'il ressemblait à un théâtre de plein air : la scène en bas, les spectateurs assis sur la pente sablonneuse tout autour comme dans un amphithéâtre.

Entre les préparatifs pour se costumer tant bien que mal, la représentation des saynètes à tour de rôle par groupes, la matinée passa très vite. Le pique-nique sous les arbres, parmi les touffes d'herbes et de fleurs méditerranéennes fut un moment bien différent des repas quotidiens à la cantine ou en famille ! L'après-midi, les professeurs de sport (on disait "de gymnastique") avaient organisé des jeux de plein air sur une prairie. Même si le roi d'Espagne n'était plus parmi nos préoccupations, nous pensions toutes que cette campagne était un endroit parfait pour s'amuser.

D'autres sorties scolaires m'ont encore amenée au Château du Roi d'Espagne, je connais des personnes qui, dans leur enfance, faisaient partie de mouvements de jeunesse et qui s'y sont rendues aussi avec autant de plaisir et d'intérêt. Pourtant, en ces années 50, beaucoup de familles, pour leur sortie du dimanche, préféraient "prendre la voiture" pour aller plus loin chercher la nature. Ainsi, peu à peu méconnu, ce parc magnifique n'a pas retenu l'attention.

Il y a peu de temps, j'ai enfin "fait connaissance" avec ce roi d'Espagne, dont la résidence marseillaise nous avait procuré de si belles journée dans son parc déjà trop abandonné de tous. Quelle surprise de tout comprendre soudain en lisant sur un site Internet: "Charles IV d'Espagne, roi en exil, a habité à Marseille, de 1809 à 1813, une bastide transformée pour lui en château."

Le parc du château et un vrai roi autrefois... maintenant, les grands immeubles, le collège, le nom de la ligne de bus...Il n'y a pas eu de légende, c'est l'Histoire qui se déroule, depuis le début, tout simplement.

ELIANE DE ZERBI - Janvier 2005



Merci beaucoup Eliane