PAGES TEMOIGNAGES


Le
témoignage
de
Daniel EDE








A droite : Photo de daniel EDE, étudiant en 1966




Voici un nouveau témoignage expédié par un ancien habitant du quartier aujoud'hui exilé en savoie.

Merci  pour ce beau témoignage offert à tous.



             

Le Roy d’Espagne, 1962

Quittant l’univers citadin du Boulevard Sakakini, nous découvrons avec enthousiasme notre nouveau lieu de vie. Comme bien des Marseillais, nous connaissions cet endroit pour y avoir passé des heures à arpenter les magnifiques pinèdes et les sablières, et la construction d’habitations dans ce cadre préservé nous avait d’abord déplu, mais ma mère attendant un quatrième enfant (qui ne sera pas le dernier), le déménagement était devenu inéluctable. Nous étions déjà trois dans une chambre, et l’enfouissement du Jarret sous une immonde dalle de béton avait fait disparaître les derniers arbres de notre paysage.

Pourtant, le Roy d’Espagne que nous découvrons est encore en chantier, les tranchées béantes, la boue omniprésente, des restes de matériaux de construction partout. Je prélève une chute de tuyau pour m’en faire une sarbacane, soufflant un peu de papier mâché et beaucoup de salive sur d’invisibles monstres. Plus tard, cette zone dévastée deviendra un champ de lavande. Bâtiment E5, 1 allée Murillo, troisième et dernier étage.

J’ai douze ans, et je découvre avec plaisir que notre petite voisine Eurasienne a le même âge que moi, et je la trouve très jolie ! Elle a une sœur plus âgée et trois frères.

A part cette famille Franco-vietnamienne, tous les autres appartements de ce petit immeuble sont occupés par des rapatriés d’Algérie, sauf nous qui sommes ipso facto des « métropolitains », mot nouveau pour moi, et qui me gênait un peu, parce que je ne voyais pas le rapport avec les transports souterrains de Paris ! Ce qui m’étonnait aussi, c’étaient les noms de ces familles qui nous entouraient : beaucoup de Lopez, Guttierez, Sanchez, Garcia, Yvanez. Mais finalement, je trouvais ça logique, puisque nous étions au Roy d’Espagne ! Les rues s’appelaient bien Velasquez ou Murillo ! Et puis, quand on est enfant, on joue avec tous ceux qui veulent bien jouer, qu’importent les noms, les accents, les origines !

Je me souviens d’un petit Jean-Charles, qui habitait l’immeuble d’à côté. Lorsqu’il faisait une bêtise, il essayait de se dissimuler derrière les colonnes en béton qui soutiennent les galeries couvertes à l’extérieur des bâtiments. Malheureusement  pour lui, le diamètre des colonnes ne suffisait pas à cacher sa paire d’oreilles très décollées qui le signalaient à la vue de tous !

Les pinèdes attiraient nos cavalcades, nos cabanes, nos expéditions de plus en plus lointaines et qui deviendront plus tard des randonnées, et encore plus tard de l’escalade. Deux années plus tard, carte en main, j’étais devenu capable de guider ma famille depuis notre seuil jusqu’à la calanque de Podestat en passant par la Fontaine d’Ivoire et le Plateau de l’Homme Mort.

J’aimais bien ces mots évocateurs de lieux étranges et d’aventures dangereuses !

Entre garçons, nous jouions aussi beaucoup au foot sur des terrains improvisés, dont les buts étaient matérialisés par des habits roulés en boule. Quand nous shootions trop prés des habitations, il arrivait que le gardien de la résidence nous confisque le ballon. Mais à Marseille, un ballon de foot ne peut pas être pris en otage très longtemps, et dés le lendemain nous allions tête basse sonner à sa porte, à l’entrée du Roy d’Espagne. Et nous ressortions triomphalement avec l’objet du délit ! Ce gardien débonnaire se déplaçait avec un trousseau de clés digne de celui de St Pierre, et un jour où ma mère donnait son sang, elle entendit un chevalier en armure s’effondrer sur la couchette à côté de la sienne. C’était lui et ses dizaines de clés enfilées sur une chaîne à sa ceinture !

La vie dans notre petit immeuble était très conviviale.

Avec ses excès, comme le jour où  nous avons été les premiers raccordés au réseau téléphonique, ce qui déclencha aussitôt un défilé permanent des voisins de tous les étages, venus user de cette facilité de communication ! Un plombier qui venait de s’installer avait même inscrit sur ses cartes de visite et ses publicités notre numéro de téléphone, ce qui nous obligeait à courir dans l’escalier pour aller le prévenir quand un client le demandait !

Avec ses bons côtés, quand Indochinois, Pieds-noirs, Métropolitains chantaient tous en chœur « le travail c’est la santé » d’Henri Salvador, en repeignant la cage d’escalier !

Ou quand une mauvaise chute en vélo m’expédia à l’hôpital. J’eus droit à une anesthésie générale pour réduire une double fracture du bras droit. En revenant, tout chancelant au pied de mon immeuble, je n’eus pas à faire d’efforts pour gravir les trois étages, car les familles Faïn (Indochinois) et Ben Sadoun se relayèrent pour me porter assis sur une chaise, comme un chef gaulois sur un bouclier, jusque dans ma chambre !

Dans la pinéde du Roy d'Espagne en 1963 devant la forêt qui disparaitra bientôt pour faire place aux villas 

Plus tard, à l’ouverture de la deuxième tranche, que je traversais à pied pour aller au lycée Marseilleveyre, je découvris une fracture entre les « Premieretranchiens » et les « Deuxièmetranchiens ». Des Pieds-noirs en majorité pourtant, dans les deux camps !

J’ai cru comprendre que les « Deuxièmetranchiens » s’estimaient plus « résistants » que les « Premieretranchiens » car partis plus tard d’Algérie, ce à quoi les derniers nommés rétorquaient que s’ils étaient restés plus longtemps qu’eux, c’est que les « Deuxièmetranchiens » étaient plus riches et avaient essayé de défendre bec et ongles leurs propriétés plus longtemps ! Je ne saurais trancher dans cette dispute, qui, plus de quarante ans plus tard, doit avoir été oubliée de tous !

Puis fut construit le tennis, sur le site de la Grande Sablière. Un seul court à l’époque, mais une cotisation très modique permit à de nombreux jeunes de découvrir ce sport. D’autant plus que Mr Vautrain, flûtiste professionnel, se proposa comme initiateur bénévole, et rapidement le Jeudi amena sur le terrain en Quick des dizaines d’enfants armés de raquettes !

Je fus un de ses premiers élèves, très appliqué, ce qui me permit de remporter en 1967 le premier tournoi junior. Parmi les meilleurs joueurs, je me souviens du grand Minas, océanologue, enjambant son balcon pour venir jouer. Il habitait en effet l’appartement du rez- de-chaussée le plus proche du terrain. Du Dr Guillermain, chirurgien, qui remportait chaque année le tournoi senior.

Et Mlle Lamour. Qui portait très bien son nom ! Elle jouait en double mixte, je ne me souviens pas de son niveau technique, mais de son apparence physique, très bien !

Elle était vieille, au moins vingt ans. Pour un ado boutonneux, c’était déjà un âge avancé.

Mais quand même très jolie. Je me souviens qu’après des échanges de balles soutenus, l’autre joueuse avait prétendu qu’elle avait été gênée dans ses mouvements par sa poitrine, et qu’elle avait décidé de se la faire couper ! Si la timidité de mes quinze ans ne m’avait paralysé, je me serais précipité dans le court, pour supplier Mlle Lamour de n’en rien faire ! Atteinte à mon environnement visuel ! Blasphème contre la beauté du monde !

A mon grand soulagement, je crois qu’elle ne prit pas au sérieux la proposition de sa partenaire, et qu’en tout état de cause elle n’envisageait pas de se l’appliquer à elle-même !

Comme de nombreux habitants de l’époque, je me souviens des fermes aux alentours, où nous allions remplir presque au pis des vaches notre bidon métallique, relié à son bouchon par une petite chaînette. Certains soirs, quand le vent le voulait bien, il nous apportait des senteurs animales d’un élevage de cochons voisin. Et des chants flûtés des crapauds du crépuscule, qui prenaient le relais des cigales, chanteuses de plein jour, comme épinglées à l’écorce brûlante des pins odorants.

Sur les sommets blancs piquetés de garrigue, nous trouvions au printemps des narcisses sauvages, des morceaux de ponce incongrus sur ces plateaux calcaires, et parfois d’anciennes ruines dont on ne pouvait deviner l’âge, mais où des sortes d’amphores intégrées dans le sol en des endroits escarpés, pouvaient faire penser à des réserves de nourriture, vestiges d’époques lointaines.

 Sur les herbes séchées par le soleil, se trouvaient par centaines des petites coquilles blanchies d’escargots coniques. Et l’on improvisait avec elles des sifflets, en les coinçant entre les premières phalanges de l’index et du majeur, en dirigeant soigneusement un filet d’air qui faisait résonner les petites carapaces.

A l’automne, quand la Méditerranée encore tiède provoquait des orages violents, on voyait les rues en pente se transformer en ruisseaux rapides, charriant du sable et des cailloux arrachés aux collines, des aiguilles ou des pommes de pins, qui rapidement faisaient déborder les bouches d’égout.



Portrait de daniel EDE
par sa mére en 1965
Récemment, la région marseillaise a souffert de chutes de neige exceptionnelles, et la pinède en a souffert. Mais en 1963, alors que nous revenions de vacances de Noël en Savoie, où le manteau de neige habituel n’était pas au rendez-vous, la nature nous avait fait un pied de nez en installant vingt bons centimètres de poudreuse sur les collines, provoquant chez les minots des dizaines de batailles de boules de neige et l’érection de statues éphémères dûment chapeautées et dont le visage rond était invariablement doté d’une carotte en guise de nez. Mais ce qui nous avait le plus étonnés, c’était de voir la mère de Mme Ben Sadoun, notre voisine du dessous, sortir de l’appartement où elle se cloîtrait quasiment. En effet, d’origine tchèque, elle ne parlait pas français, et nous n’avions pratiquement aucun échange avec elle. A l’époque, elle devait avoir une soixantaine d’années, et pourtant elle sortit de sa cave une antique luge (pour ceux qui ne connaissent pas la Rosebud du film « Citizen Kane », ils pourront  le consulter sur DVD, Blue Ray ou autre support) et se mit à faire une démonstration incroyable. Elle se prépara une piste et montra toute la maîtrise qu’elle avait acquise sur les chemins gelés de son pays natal. Les témoins de cette scène en parlèrent  longtemps, espérant peut-être revoir tomber la neige pour assister de nouveau à la résurrection   de cette voisine presque inexistante d’habitude !

J’aimais ces collines, et je préférais randonner dans le massif de Marseilleveyre qu’aller au centre-ville, le Roy d’Espagne me suffisait amplement comme lieu de vie. Là étaient ma famille, mes amis, mes occupations. Déambuler parmi la foule de la Canebière me plaisait moins que marcher sac au dos parmi les buissons de thym et de romarin, dans les bosquets de cistes et d’arbousiers, le long des calanques, ou dans les  pierriers instables. Grimper les falaises, les descendre en rappel, plonger dans une petite crique déserte, voilà mes meilleurs souvenirs de cette époque où j’avais entre 12 et 18 ans. Nous nous sentions à l’écart de la deuxième ville de France, comme dans un îlot protégé du monde extérieur. La politique avait du mal à nous intéresser, comme la plupart des ados, mais je me souviens que lors d’une élection dont je ne me rappelle pas les enjeux, une voiture munie d’un haut-parleur était venue scander : «Loo à la mer ! Voter pour Deferre, c’est voter pour la guerre ! » Je ne savais pas exactement de qui on parlait, ni de quelle guerre on nous menaçait, mais j’ai compris ce jour là que les rimes et les images fortes comptaient plus dans le monde politique que la justesse des idées et la finesse des analyses !        

Même le tremblement de terre sociétal de Mai 1968, année de mon bac, ne nous a touchés qu’indirectement, par la pénurie d’essence et l’arrêt de l’année scolaire. Pas de manifs

Avenue Velasquez, mais une fréquentation assidue des plages de la Pointe Rouge, car le printemps cette année a été radieux ! Seuls les quinquagénaires comprendront ce petit clin d’œil, pour les autres, je rappellerais qu’un des mots d’ordre cette année-là fut « Chaud, chaud, chaud, le printemps sera chaud ! » Quelques mois plus tard, nous partions, mes parents et leurs cinq enfants, à Paris, où mon père commençait une nouvelle vie professionnelle, abandonnant son poste d’officier de la marine marchande pour une carrière dans les assurances. Vingt ans plus tard, ma petite sœur Perrine, nostalgique de ce coin de Marseille, y revenait et s’y réinstallait, après avoir habité d’autres régions et d’autres pays, mais sa boussole intérieure lui avait toujours indiqué le Sud, et je suis toujours content quand je lui rends visite, de redécouvrir cette jolie résidence, ces odeurs de pinède, et le soleil au loin disparaissant tous les soirs derrière les collines de la Nerthe !


Daniel EDE

Avril 2009