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PAGES TEMOIGNAGES
Le
témoignage
de Céline
GRUYER
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Voici
un nouveau témoignage, très émouvant,
expédié depuis Reims, ou elle habite désormais,
par Céline GRUYER habitante de la première heure du
quartier.
Merci Céline pour ce beau témoignage
offert à tous.
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Les premiers temps :
Nous sommes arrivés au Parc du Roy d’Espagne au printemps 1962, dans un immeuble flambant neuf
de l’allée Goya.
C’était pour la plupart des habitants l’apprentissage de la vie moderne avec les conforts nouveaux de
l'habitat collectif : la salle de bains, le chauffage central, le vide-ordure dans la cuisine ! Sans compter
que nombre de ceux qui s’installaient, venant du centre ville ou de beaucoup plus loin, n’avaient jamais
connu « l’eau à la pile » (et nos
mamans faisaient la lessive à la main) ! Au tout
début, en été, un
camion venait livrer des blocs de glace à usage domestique.
Pour nous les enfants, c’était la liberté absolue
de se balader sous les pins, d’aller et venir chez les uns
et les autres (pas de téléphone, d’interphone,
d’hygiaphone…), de casser des pignons, d’observer
les
fourmilières, à condition de « ne pas sortir
du Roy d’Es » et d’être à
portée de voix à l’heure du déjeuner.
Très tôt nous avions découvert la sablière,
le canal, la pyramide… et le soir après le dîner
nous faisions
des « promenades digestives » autour des immeubles, sans croiser la moindre voiture.
Lorsque les premiers habitants ont emménagé, tout
n’était pas prêt : le courrier à envoyer
était relevé
directement dans nos boîtes aux lettres par le facteur. Il y
avait aussi des problèmes d’écoulement des
eaux de pluie et après chaque orage des ruisseaux de sable se formaient et dessinaient des vagues très
jolies dans les caniveaux. Le 44 ne venait pas jusqu’au Roy d’Espagne et nous allions le prendre à
son terminus d’alors, près du bar du Lapin Blanc.
Les environs étaient encore occupés par des
maraîchers, il y avait notamment à l’entrée
du domaine,
outre la ferme où nous allions chercher le lait, une grande propriété avec un bassin dans lequel nous
nous sommes baignés plusieurs fois, à l’âge où faire le mur était devenu possible.
Des commerçants venaient avec leur camion, ils stationnaient un instant sur le parking de l’allée Goya
et les mamans envoyaient les enfants acheter le nécessaire. Je me souviens du crémier à qui chaque
semaine nous achetions un fromage blanc, avec une pièce de 5
francs en argent. À l’été 1962, ma
mère
croyait que l’école se construisait sous nos
fenêtres, il s’agissait en fait du centre commercial,
Patrick
en parle déjà dans son témoignage, j’ajoute les détails suivants :
L’enseigne du marchand de légumes : « Chez Francis fruits et primeurs ».
Celle de la mercerie : « Chez Yolande » qui
faisait téléphone et vendait gaines et soutien gorges
(ceci répond peut-être à la question que Patrick se pose à son sujet). Plus haut un distributeur de
cacahuètes devant la droguerie, un marchand de chaussures avant le marchand de jouets et vêtements
« Tout pour l’Enfant ».
Souvent devant le supermarché UNA (qui est arrivé un peu plus tard me semble-t-il), une marchande
de fleurs. La baguette coûtait 62 centimes, les pièces de
1 et 2 centimes étaient rares, alors la boulangère
nous rendait parfois la monnaie avec des caramels à 1 centime, emballés dans
une décalcomanie… l’aubaine !
Nous allions aussi acheter des melons à la « Cabane
Bambou », près de la petite porte du lycée
(ce doit être « chez Badallo » dont parle
Patrick, puisque le terrain maraîcher a été par la
suite
vendu en lotissement).
En 62-63 mon grand frère est allé à la maternelle du boulevard des Neiges, qui existe toujours absolument
identique à mon souvenir. Les mamans se relayaient pour accompagner les enfants, revenir les chercher
pour le déjeuner, les redescendre… parfois en voiture (nous avions une 2CV) mais souvent à pied.
Faites le calcul…
Puis l’école provisoire a été prête
à nous accueillir, c’étaient des
préfabriqués alignés dans un enclos en
terre battue, je me souviens que la première année, en
maternelle, les toilettes étaient des lessiveuses en
zinc surmontées par des guérites de bois auxquelles on accédait par deux ou trois marches, et les mamans
avaient pour consigne de nous mettre des chaussures
« à bout fermé » parce qu’il
y avait des cailloux
dans la cour.
À ma rentrée en CP, la place manquait dans les baraques. Mlle Lipous nous a rassemblés dans la cour et
avec des petits cailloux nous avons dessiné au sol un rectangle qui représentait notre classe, et nous avons
appris la chanson « qui a vu – dans les choux –
tout menu – le petit ver de terre… » avec les
gestes et tout.
Puis nous avons eu une vraie classe (voir photo). Cette école n’avait pas de cantine, tous les midis nous
partions en rangs d’oignons jusqu’à
l’école de Bonneveine, par une traverse bordée
d’un
mur de pierres sèches.

Céline GRUYER est la 12ème debout en partant de la gauche.
Patrick RASPAIL, dans la même classe est le 5ème debout en partant de la gauche
Du fait de sa construction en 1962, le Roy d’Espagne a accueilli plein de gens qui arrivaient d’Afrique du
Nord et des anciennes colonies, nous, petits, ne le savions pas : tous les noms et les accents se mélangeaient.
Je me souviens très bien de jumeaux tout juste arrivés de Madagascar dans la classe de mon frère,
et d’Aldo, de Denis, Gaëtan, Jean-Pierre, Lydia, Viviane
(arrivée de Lyon en cours d’année), Florence et
Laurence les inséparables, Patrick… puisque nous sommes
restés 6 ou 7 ans dans la même classe ! Il y
avait
aussi nos grandes amies Louisa, Khadidja, Aldia, Sadia et Rania, des sœurs kabyles avec qui nous
avons passédes heures et des heures merveilleuses dans la colline. Un jour j’ai même vu sortir de mon
immeuble deux enfants en costume traditionnel indochinois, c’étaient Marie-Chantal et Richard qui
arrivaient du Vietnam avec leurs parents et qui sont devenus des amis.
Nouvelle école, deuxième tranche :
Dans le courant de l’année scolaire suivante (ou au tout
début ?), toutes les classes ont emménagé
dans les
bâtiments neufs, qui ont longtemps porté le nom de
« nouvelle école », et qui prenaient tout
simplement la
place de nos premiers terrains de jeux. Puis une partie attenante a
été clôturée pour accueillir les pavillons
de la maison de retraite.
Nous sommes passés au stylo Bic, une grande nouveauté.
Mlle Lipous est devenue Mme Tholomé - où
qu’elle soit je lui dédie mes plus affectueux souvenirs, ainsi
qu’à Mlle Thurier et Mme Laporte.
Nous avons gardé cette même maîtresse deux années de suite parce que
nous faisions partie d’un
programme expérimental de mathématiques modernes, il était prévu que nous
entrerions ensemble dans
la même classe de sixième du lycée Marseilleveyre, ce qui n’a pas fonctionné
pour tout le monde
mallheureusement. Dans cette école il y avait une « salle de mathématiques »
bourrée de blocs logiques,
de « patates »
et autres matériels didactiques, et une ronéotypeuse qui sentait l’alcool à
brûler.
Malgré ces modernités, on remarque sur les
photos de classe que beaucoup de vêtements, et la plupart
des
« tricots », étaient faits à la
maison… une autre époque.
Mlle Thurier parlait provençal et nous faisait quelquefois la
lecture de contes en nous précisant qu’elle
n’avait pas le droit - à l’époque - de nous apprendre cette
langue. Un jour pendant la récréation une
énorme
branche de pin est tombée au milieu de la cour, heureusement personne
n’a été blessé, ensuite
le pin a
été coupé ce qui faisait moins d’ombre. La
bordure qui marque l’emplacement de cet arbre existe
toujours dans la « cour des filles » (du moins existait la
dernière fois que je suis passée). Autre souvenir
magnifique de cette école : on pouvait y aller tout seuls car il n’y
avait aucune route à traverser.
Et aux abords de la cour il y
avait (y a-t-il toujours ?) d’immenses pins pignons qui tanguaient fort par
jour de mistral.
Encore quelques anecdotes, pêle-mêle : Des figuiers
chargés de fruits sur une pelouse interdite,
un plaqueminier dans « le champ » où nous jouions. Une ou
deux fois, un cirque dans ce même champ.
Le sous-sol de
l’immeuble qui servait de buanderie et où les vélos
n’étaient même pas cadenassés.
M. Guarino, le
gardien « assermenté ».
La chapelle et l’école du jeudi avec le pasteur Marchand,
à Noël une cérémonie œcuménique
où on
chantait ensemble. Et tous les étés direction la Pointe Rouge, en
descendant par les traverses.
La vieille école
transformée en centre socio culturel, où nous allions à la danse
(Mme Piétremont puis France Vaillant, qui habitait au Roy d’Es) et à la chorale de Mme
Fille ;
nous avons même chanté à la
première fête de la maison de retraite.
Début des années 70 :
Les voisins les plus fortunés s’installent dans
« les tours ». Une Coccinelle sillonne le
quartier, des
fleurs peintes sur la carrosserie et cet avertissement placardé sur la lunette
arrière : « Bourgeois ne ris
pas ta fille est
peut-être dedans ». Le grand frère d’une voisine
achète une guitare électrique.
Ma petite sœur se
fait renverser par une Mobylette sur le parking de l’allée Goya.
De cette génération ayant grandi au Roy d’Es, les
plus grands partent en apprentissage ou en fac
ou qui sait où… Mai 68 est passé par là, les mutations
de la société parviennent jusqu’à ce
« fin fond de Marseille », pour moi c’est la fin d’un état de grâce de
quelques années et, enfin,
la découverte du vaste monde.
Là commence une autre histoire…
Nous avons quitté Marseille en 1976, pour n’y revenir que
de temps à autre.
Mes souvenirs du Roy d’Es sont ceux d’une enfance merveilleuse, qui aurait sans doute
été très
différente si mes parents
n’avaient pas fait le
choix de s’y installer…
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Céline Gruyer
Reims, Novembre 2007
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